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Enquête | Visas : cyberguerre entre la « Mafia des officines » et les chancelleries

Des centaines d’étudiants algériens désirant poursuivre leurs cursus universitaires dans l’autre rive de la méditerranée, notamment en France, traversent, depuis quelques semaines, un parcours semé d'embûches. Dès le début des démarches sur le portail Campus France, site officiel de l’institut Français en Algérie (IFA), jusqu’à la récupération de leurs passeports auprès du prestataire VFS Global, les étudiants sont ciblés par « la mafia des officines » qui use de tous les moyens techniques pour déplumer financièrement les étudiants en leur faisant payer des services, qui pourtant sont initialement gratuits. Enquête.
© DR | Visa pour la France (photo archives)

« J’avais payé 35 000 dinars pour avoir un rendez-vous de dépôt de Visa, alors que ce service est gratuit », regrette Sara* qui dit n’avoir « aucun autre choix car dès que les rendez-vous sont mis en ligne, ils partent immédiatement. On n’a même pas le temps de valider notre demande ». Cette étudiante en sciences politiques qui envisage d’aller poursuivre ses études en France a vu son rêve complètement faussé.

Elle vient, après tout un parcours de combattant, de recevoir « une réponse défavorable de la part du consulat de France ». La jeune étudiante est dépitée. Ces « boîtes à rendez-vous », poussent comme des champignons. A chaque coin de rue, vous trouvez des affiches vous proposant des « rendez-vous de visas », « démarches visas touristiques » ou « procédures visas d’études » avec la mentions « DISPONIBLE », souvent mis en rouge.

Ce business est favorisé par la demande et bien d’autres raisons. La plus importante est la difficulté à déposer une demande, sans le passage par ce genre « d’intermédiaires » d’un autre genre. Quand une personne souhaitant demander un visa touristique ou d’études vers la France ou vers l’Espagne, il lui est presque impossible de trouver un rendez-vous de dépôt de visa.

Les deux plateformes des prestataires VFS (pour les visas vers la France) et BLS (visas pour l’Espagne) sont souvent saturées. Selon une source proche de VFS Global qui a souhaité garder l’anonymat, « des milliers de rendez-vous sont injectés sur la plateforme chaque semaine, et malgré ça, les demandeurs n’arrivent pas à avoir des rendez-vous à cause de certaines filiales spécialisées qui les absorbent avec des techniques très avancées ». Ajouter à cela, le nombre de demandeurs qui ne cessent d’augmenter.

Sur les neuf premiers mois, de l’année en cours, « le nombre de demandeurs de visas a fortement augmenté. « Le nombre de demandes de visas étudiants, ajoute notre source, a atteint un chiffre record cette année jusqu’à fin septembre 2022. »

«feu vert»

 Une source auprès ès de VFS Global à Alger qui a souhaité garder l’anonymat nous a déclaré que « les étudiants attendent tous jusqu’à la fin des vacances pour déposer leurs demandes, ce qui engendre un pique lors des mois d’Aout-Septembre et octobre. »

 Contactés, plusieurs étudiants disent qu’il est « impossible » de déposer le dossier de visa avant cette période pour des raisons connues par tout le monde. « Afin de pouvoir déposer le visa, il faut que campus France (Institut Français en Algérie) mette la mention « fin de procédures » dans l’espace des étudiants qui ont eu des accords » expliquent-ils.

En outre, « la majorité des étudiants postulent afin de poursuivre les études à partir du mois de septembre de chaque année, donc la mention, fin de procédures, qui donne feu vert afin de déposer la demande de visa n’apparait généralement qu’en fin du mois de mai ou au début juin » précisent nos sources.

Si les étudiants passent par un parcours du combattant pour juste pouvoir poursuivre leurs études à l’étranger, le business ne s’est jamais aussi bien porté comme nous le constatons ces derniers mois du côté des « officines » qui enregistrent des gains énormes sur le dos des étudiants. « Il y a trois types d’officines » nous précise une source proche de la police nationale en charge du dossier.

« Les premiers sont connus par tout le monde et sont généralement les cyber café, bureaux d’affaires et agences de voyages qui prennent juste les rendez-vous ou bien assistent les étudiants et les citoyens dans les procédures contre une somme d’argent justifiée comme les honoraires de la prestation, et c’est une pratique qui s’est généralisée ces derniers temps », précise notre source qui qualifie cette pratique de « pas très grave ». Mais les deux autres pratiques relèvent carrément du « trafic ».

« Le deuxième type, ce sont les centrales qui n’ont pas de sièges et qui utilisent des serveurs et des algorithmes informatiques pour absorber tous les rendez-vous et les revendent aux cybers café et aux petits magasins qui font l’impression et photocopie en général ». Selon des informations recoupées, « des barons de rendez-vous utilisent des algorithmes et des serveurs qui peuvent absorber 300 rendez-vous en cinq (5) secondes. »

Ces derniers, les revendent ensuite aux petits prestataires (Cybers, magasins de photocopie … Ndlr) à 25 000 dinars le rendez-vous et le client final le paie à plus de 28 000 dinars. Cette pratique est utilisée surtout pour les rendez-vous sur la plateforme BLS, prestataire de service vers l’Espagne. D’ailleurs, un petit tour sur YouTube nous suffit pour trouver des tutoriels qui nous montrent comment installer certaines extensions pour le navigateur Google chrome en vue de prendre des rendez-vous BLS.

Capture d’écran extension Google chrome pour les rendez-vous BLS

«le script et absorbe les rendez-vous »

Mais, il y’a deux semaines, une mise à jour obligeant les demandeurs de visa à payer le rendez-vous avec leurs cartes CIB (carte interbancaire Ndlr) a permis de bloquer ces serveurs pirates. Du moins pour le moment. Car le paiement de tous ces rendez-vous doit être effectué avec une carte CIB.

Selon des sources bien informées, « il y’a que l’extension de google chrome qui permet de prendre des rendez-vous chez BLS. « On remplit un script avec les coordonnées des clients et on valide. Dès que le prestataire de service met en ligne les rendez-vous, l’extension exécute le script et absorbe les rendez-vous » nous confie notre source qui précise qu’il est juste possible de prendre un seul groupe car le paiement s’effectue avec une carte CIB.

Du coté de VFS global, centre de dépôt de visas pour la France, la manipulation est beaucoup plus facile. « Il y’a une faille dans leur système informatique qui nous permet de prendre plusieurs rendez-vous à la fois avec des coordonnées fictives, et on les stocke. Quand un client nous sollicite pour un rendez-vous, cette faille nous permet de changer les coordonnées du client » ajoute notre source.

Le troisième type d’« officines », ce sont les faussaires qui vendent des packages complets. Autrement dit, vous êtes étudiants ou pas, ces « officines » vous demandent juste de choisir le niveau d’études souhaité et la spécialité. Par la suite, ce sont eux qui vont s’occuper de fabriquer tous les documents nécessaires. « Ça leur prend exactement 15 minutes pour les fabriquer » révèle une source sécuritaire qui cite l’exemple du coup de filets effectué par la police à Tizi Ouzou.

Le 22 septembre dernier, la Direction Générale de la Sureté Nationale (DGSN) a annoncé que cinq (05) personnes travaillant pour « Oxygène », une boite spécialisée dans ce business, ont été arrêtés et présentés devant le procureur de la république qui a ordonné le placement de quatre (4) personnes sous mandat de dépôt ainsi que la cinquième sous contrôle judiciaire.

«en contrepartie d’importantes sommes d’argent »

« Les éléments de la brigade économique et financière (BEF Ndlr) relevant des services de la police judiciaire ont arrêté les membres d’un réseau criminel formé de cinq individus, dont une jeune fille, âgés de 26 à 36 ans » précisant que « ce réseau criminel est spécialisé dans la contrefaçon des sceaux de l’État et des administrations publiques, dans le but de les utiliser dans la falsification de documents administratifs et officiels, en contrepartie d’importantes sommes d’argent ».

 La même source a ajouté que cette opération « a également permis la saisie de 21 sceaux contrefaits, en plus de plusieurs faux diplômes et documents administratifs, joints à des dossiers de demande de visa d’études à l’étranger ».

 L’ambassade de France à Alger « a mis en place une cellule anti-fraude composée par plusieurs services internes » nous a confié une source proche du dossier. « Sa mission consiste à identifier les filières de faussaires » qualifié par notre source de « mafia des officines ». Cette commission a été créée suite à « l’identification d’un nombre record de faux documents bancaires et faux diplômes ».

 « C’est ce qui complique le travail des agents qui contrôlent les dossiers de visas, car au lieu de traiter les dossiers, ils passent leur temps à vérifier si les documents sont authentiques, ou bien falsifiés » ajoute notre source qui regrette « que ces pratiques pénalisent malheureusement les étudiants honnêtes qui ont de vrais projets d’études.»

 Si les étudiants ne comprennent pas parfois les motivations de leurs refus, notre source nous a expliqué que le traitement de dossiers se fait sur deux volets. « Il ne faut toujours pas faire l’erreur des comparaison car chaque dossier est unique, puis, pour le traitement des visas, il y a deux aspects » précise notre interlocuteur.

« Le premier est académique qui consiste à voir si le parcours de l’étudiant est cohérent, ce qui nous permet de savoir si les études sont la finalité et pas qu’un moyen pour aller en France. Le deuxième volet est consulaire, c’est-à-dire, on vérifie le risque sécuritaire ainsi que l’aspect économique » ajoute notre source qui précise que dans ce volet économique, le consulat s’assure que « l’étudiant a les moyens pour vivre correctement en France, c’est-à-dire, le calcul se fait sur la base de 615€ par mois, minoré à 300€ quand l’étudiant est hébergé.»

« Le consulat d’Italie a trouvé le meilleur moyen»

 Mais un agent de voyage qui connaît bien les rouages du système de visas se demande pourquoi l’ambassade de France ne sévit pas contre ces officines, comme vient de faire le consulat d’Italie, d’autant plus que le prestataire est le même. « Le consulat d’Italie a trouvé le meilleur moyen. Ils obligent chaque demandeur à payer le rendez-vous avec sa carte bancaire, ou celle d’une personne ayant un lien direct avec lui. »

C’est-à-dire, un membre de sa famille », nous explique notre source qui ajoute qu’ « ils sont allés plus loin pour le contrôle de documents, car dans le cas d’utilisation d’une carte d’une tierce personne, ils exigent une fiche familiale (document sur lequel tous les membres de la faille sont mentionnés Ndlr), en plus du fait de remplir le formulaire de demande à l’intérieur avec un stylo ». Pour notre source, « il est très difficile qu’un citoyen qui a acheté le package de documents prenne le risque de remplir le formulaire lui-même, car il risque de se tromper sur beaucoup de détails. »

 Du côté du consulat de France, « Campus France et le consulat tirent des enseignements de chaque campagne étudiante afin d’améliorer et sécuriser les procédures» nous a révélé notre source.

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